Franck Tiburce

Dans le Paris des années 1990 à 2010, alors que le néolibéralisme triomphant s’apprêtait à transformer la ville en un espace normé, marchandisé et aseptisé, une résistance culturelle s’est organisée dans l’ombre. Au cœur de cette résistance, la Grange aux Belles, squat artistique mythique, a incarné un refuge de liberté, un laboratoire d’expérimentations esthétiques et politiques. Franck Tiburce, artiste pluridisciplinaire, en fut l’un des piliers, un passeur discret mais essentiel, qui a su fédérer autour de lui un collectif d’artistes, de militants et de marginaux pour faire de ce lieu un phare de la contre-culture. Nous devions faire un hommage à cet artiste et à ce mouvement, une tentative de restituer la richesse, la complexité et la portée de cette expérience unique, trop souvent effacée des récits officiels de l’histoire de l’art.

La Grange aux Belles : Un phare dans la nuit néolibérale

La Grange aux Belles, ouverte en août 1995, s’est imposée comme un symbole de réussite dans le paysage des squats parisiens. Située près du canal Saint-Martin, elle a accueilli une diversité d’artistes, militants et marginaux, offrant un espace de création et de vie alternative. Contrairement au 59 Rivoli, qui a fini par être légalisé et institutionnalisé, la Grange aux Belles est restée un lieu sauvage, non récupéré, où l’art était un acte de vie et non un produit marchand. Ce squat a été un laboratoire d’utopie concrète, où la liberté d’expression, la solidarité et la contestation politique se mêlaient dans un même élan créatif.

La Grange aux Belles a été un creuset de rencontres improbables : punks, écologistes, militants mapuches, anarchistes, artistes bohèmes et journalistes de Libération s’y côtoyaient. Ces rencontres ont donné naissance à des collaborations artistiques, des concerts improvisés, des débats enflammés jusqu’à l’aube. Le lieu était un espace de résistance contre la marchandisation de l’art et la gentrification de la ville, un refuge où l’art retrouvait sa fonction originelle de vecteur de liberté et de critique sociale.

Le collectif Zen Copyright, dont Franck Tiburce était membre, a joué un rôle central dans cette dynamique. Ce collectif, pionnier dans la remise en cause du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, incarnait une avant-garde artistique et politique qui refusait les logiques capitalistes. Leur engagement dans la Grange aux Belles a contribué à faire de ce lieu un espace de création collective, où l’art était un bien commun, accessible à tous, et non une marchandise.

Franck Tiburce : Le magicien discret

Franck Tiburce est une figure singulière, à la fois artiste, cinéaste avec l'OSF une télévision pirate, dj amateur d free party et militant, notamment écologiste. Autodidacte, influencé par les grands maîtres de la peinture, il a développé une œuvre pluridisciplinaire marquée par une forte dimension poétique et politique.

Tiburce a joué un rôle clé dans la Grange aux Belles, non pas en tant que leader autoproclamé, mais comme un fédérateur discret, un alchimiste transformant la précarité en or poétique. Son engagement dans le collectif Zen Copyright et son travail témoignent d’une volonté de préserver la mémoire et la subversion des squats artistiques.

Son œuvre est un hommage à la vie des squats, à leur énergie créatrice et à leur rôle dans la contestation des normes établies. Tiburce incarne l’artiste comme passeur de mondes, entre la création, le militantisme et la vie quotidienne, un témoin essentiel de cette époque de résistance culturelle. Sa particularité est aussi d'aimer profondément l'image et la peinture. Il est aussi VJ, ses vidéos mélangent le réel, les instant live et les images d'archives, ainsi que les multiples filtres et effets des consoles vidéos.

L’effacement programmé : Pourquoi l’histoire de l’art a oublié la Grange aux Belles

Les médias institutionnels, tels que Beaux-Arts Magazine et Artpress, ont largement ignoré ou minimisé l’importance des squats artistiques comme la Grange aux Belles. Cette amnésie s’explique par des structures de pouvoir, des intérêts économiques et des biais culturels qui façonnent la couverture médiatique de l’art. Les squats artistiques, en tant qu’espaces de résistance et de création alternative, dérangent le récit dominant de l’art comme marchandise et investissement.

La presse institutionnelle privilégie les lieux et les artistes qui s’inscrivent dans le marché de l’art, les foires, les galeries et les musées, reléguant les squats à des phénomènes marginaux ou folkloriques. Cette invisibilisation participe à un « complot mou » : pas besoin de censure explicite, l’oubli est structurel. Les squats artistiques ne rentrent dans aucune case — ni marché, ni institution, ni histoire officielle — et sont donc condamnés à l’oubli.

Cette amnésie collective appauvrit notre compréhension de l’art contemporain, privant une génération d’artistes de postérité et effaçant des expériences esthétiques et politiques majeures. Elle reflète une crise plus large de la culture et des médias, où la logique marchande prime sur la valeur critique et sociale de l’art.

Réhabiliter la Grange aux Belles : Un devoir de mémoire et de rébellion

Face à cet effacement, il est urgent de réhabiliter la mémoire des squats artistiques et de leurs acteurs, comme Franck Tiburce. Cette réhabilitation passe par des initiatives multiples : expositions sauvages dans des squats, archives vivantes recueillant témoignages et œuvres, écritures alternatives hors des circuits traditionnels.

La Ville de Paris a tenté de légaliser certains squats via des conventions de courte durée, mais ces mesures restent limitées et souvent liées à des logiques de gestion urbaine plus que de reconnaissance culturelle. Des associations comme Usines Éphémères jouent un rôle crucial dans la réhabilitation des squats, en transformant des friches en espaces de travail et d’exposition, mais ces initiatives restent fragiles face à la pression immobilière et aux politiques culturelles dominantes.

Le squat du 59 Rivoli, devenu un centre d’art contemporain légalisé, a lancé un appel aux dons pour survivre, illustrant la précarité économique de ces lieux. En Guadeloupe, le Centre des arts et de la culture, squat artistique né du vide des politiques culturelles, va être réhabilité, montrant que ces expériences peuvent aussi inspirer des initiatives dans d’autres contextes.

La réhabilitation de la Grange aux Belles et de ses acteurs est un enjeu politique et culturel majeur. Il s’agit de préserver la mémoire d’une résistance qui a su conjuguer art, liberté et communauté, et d’en faire un héritage vivant pour les générations futures

Conclusion

La Grange aux Belles et Franck Tiburce incarnent une époque où l’art était une résistance vivante, un acte de liberté et de contestation face à la marchandisation et à la normalisation culturelle. Leur histoire, trop souvent effacée, mérite d’être racontée comme un futur encore possible, une utopie concrète qui continue d’inspirer. L’œuvre de Tiburce, ses Magic Paintings et ses films, est un témoignage précieux de cette époque, un appel à ne pas oublier ces lieux où l’art était un bien commun, une arme de lutte et un espace de liberté.

Ce texte est un hommage à ces artistes et à ces lieux, une invitation à réhabiliter leur mémoire et à poursuivre leur combat pour un art vivant, libre et engagé. La Grange aux Belles n’est pas qu’un souvenir, elle est un phare qui éclaire encore aujourd’hui les chemins de la résistance culturelle.